Vernor Muñoz

Le Costaricain Vernor Muñoz est rapporteur spécial sur le droit à l’éducation au Conseil des droits humains des Nations unies. Selon lui, le droit à l’éducation «n’est pas non plus limité à une certaine période de la vie des hommes et des femmes, mais il englobe toute la durée de leur existence.» Nous republions cet article qu’il a envoyé au séminaire virtuel intitulé «L’éducation est-elle aussi en crise ? Propositions et défis pour un autre monde possible.»

Le droit à l’éducation


L’éducation est non seulement un droit individuel, mais aussi un droit social qui s’exprime au maximum quand une personne en jouit pleinement; il n’est pas non plus limité à une certaine période de la vie des hommes et des femmes, mais englobe toute la durée de leur existence.

Jean-Claude Forquin affirme que l’éducation continue englobe toutes les dimensions personnelles et sociales, et toutes les modalités du processus pédagogique.

La scolarité formelle est par conséquent un mécanisme qui s’inscrit dans les processus éducatifs. Elle n’est toutefois jamais un phénomène qui épuise tous les processus d’apprentissage étant donné qu’en maintes occasions, elle limite lespossibilités offertes aux adultes comme c’est le cas lorsque l’État définit son offre éducative sans tenir compte des besoins et intérêts de la population adulte.

Cette exclusion se fonde sur l’hypothèse erronée alléguant que les «services éducatifs» devraient exclusivement cibler les mineurs, renforçant ainsi le stéréotype selon lequel les sujets de l’éducation sont de purs récepteurs du pouvoir sociali sateur de l’État.

Cette déformation étiologique devient évidente quand l’éducation est coupée de ses fins véritables et qu’elle concentre les contradictions et tensions des systèmes économiques et des cultures patriarcales.

Les jeunes et les adultes rencontrent de multiples obstacles dans l’exercice de leur droit à l’éducation. Deux dangers essentiels méritent toutefois d’être mentionnés.

Le premier est l’absence de possibilités de s’éduquer et l’exclusion.

Le manque de possibilités pour les jeunes et les adultes s’exprime non seulement dans l’absence concrète d’offres disponibles et d’accès à l’éducation, mais aussi dans la désarticulation des offres existantes.

Il est courant de rencontrer de multiples structures différentes dans le sous-système de l’éducation des jeunes et des adultes. Ceci entrave la mobilité des apprenants dans les différents secteurs et gêne leur réinsertion dans les systèmes éducatifs ordinaires.

La notion même de «sous-système», quand on parle d’éducation des jeunes et des adultes, illustre le mépris avec lequel on traite les besoins de cette population.

On a détecté ce type de problème dans de nombreux pays. Il se reflète dans l’éparpillement et le chevauchement des offres, dans le peu d’attention accordé aux inégalités sociales et dans l’absence systématique de réponses pédagogiques permettant de sauver, de renforcer et de développer les cultures, les langues et les visions cosmogoniques des communautés indigènes d’Amérique latine.

Dans de nombreux cas, les campagnes d’alphabétisation organisées ne se préoccupent pas de la situation culturelle des populations autochtones et défendent rarement les droits et besoins des personnes handicapées, des migrants ou des personnes privées de liberté.

L’exclusion des offres éducatives est particulièrement alarmante en Amérique latine, qui n’est pas sans raison la région du monde la plus marquée par les inégalités et le manque d’équité.

Comme nos collègues du Brésil l’ont à juste titre fait remarquer:

«Le point de vue résultant des indicateurs économiques et sociaux dévoile une contradiction perverse. D’un côté, la solution favorable à la croissance n’a pas réussi à inclure socialement les segments les plus pauvres de la population. De l’autre, la rareté des emplois sur le marché formel exige de plus en plus que les postulants soient allés à l’école et disposent de qualifications techniques. Les politiques de l’éducation ciblant les groupes les plus démunis ne répondent pas à cette exigence. Malgré l’absence d’informations confirmant la demande éducative réelle des jeunes et des adultes, et bien que l’on considère que l’éducation de base soit destinée à des personnes âgées au maximum de 15 ans, si l’on se base sur le nombre de jeunes et d’adultes analphabètes – les demandeurs potentiels –, il est avéré qu’au Brésil, seulement 2,89 % d’entre eux ont suivi des cours d’alphabétisation en 2000.»1

L’autre danger est la tendance des programmes à considérer les adultes instruits ou les adultes ayant été intégrés dans les systèmes formel et non formel seulement comme des «ressources pour l’emploi» et non comme des sujets disposant à part entière du droit à l’éducation et à la pleine jouissance du savoir.

Dans le premier cas, on fait face à un réseau complexe de discriminations et d’exclusions dont les raisons sont liées au sexe, à l’âge, à la pauvreté, à l’origine socioculturelle, à l’appartenance ethnique et aux croyances.

 

Délegation du Canada
Source: Joseane Nunes


 

 

Le rôle uniformisateur imposé par la mondialisation à la sphère éducative se présente généralement sous forme de mécanisme sélectif reléguant les adultes à un rôle reproducteur, les poussant à l’écart des possibilités de s’instruire du fait que l’on considère ces personnes comme des individus en marge, ayant raté leur chance de s’éduquer.

Dans la réalité, ce type d’exclusion se traduit par l’absence de centres d’éducation des adultes et de systèmes et modes parallèles, par l’absence de politiques publiques axées sur les besoins de ce groupe et par des ressources financières limitées (déjà toujours peu abondantes en ce qui concerne l’éducation) pour assurer à ces personnes la jouissance de leur droit humain fondamental à l’éducation.

Si la mondialisation cherche à maximiser les possibilités commerciales et technologiques au moindre coût possible, on peut s’attendre à ce qu’une telle logique se répercute dans les sphères sociale et culturelle, favorisant ainsi l’idée erronée selon laquelle l’éducation est un facteur pour le marché, et qu’en tant que moyen de socialisation, l’une de ses priorités consiste à former des individus remplissant cet objectif dès leur plus jeune âge.

L’absence pour les adultes de possibilités de s’éduquer et leur exclusion sociale procède de la réponse structurelle d’un système qui les considère comme «inutiles» en tant que sujets de l’éducation étant donné qu’ils s’acquittent déjà du rôle qui leur est assigné dans la dynamique du monde mondialisé.

Ces dernières années, par exemple, l’analyse du marché du travail chilien a permis de confirmer la précarité des jeunes et des adultes ayant un faible niveau d’instruction ou n’étant pas allés au bout de leur scolarité quant au recrutement, à la permanence et à l’accès concernant les emplois stables et convenablement

rémunérés. On estime que dans ce pays, plus de cinq millions de personnes (soit environ 30 % de la population totale) pourraient poser leur candidature pour une mise à niveau scolaire destinée aux adultes, mais que cette offre a seulement atteint 165 000 apprenants.2

Comme l’ont montré les études réalisées au Nicaragua, les personnes ayant plus de douze ans de scolarité derrière elles ont davantage de chances de vaincre la pauvreté et, par conséquent, pour les gens ayant un faible niveau d’instruction, la pauvreté induit un cercle vicieux difficile à rompre et qui se transmet même aux générations suivantes.

Dans le second cas, quand on a réussi à ouvrir l’accès aux systèmes et modes d’éducation aux adultes, ces derniers ne parviennent souvent toutefois pas à dépasser la tendance utilitariste imposée par les modèles néolibéraux. Par consé quent, les programmes sont principalement conçus sous forme de formation à objectif professionnel, ne permettant souvent à leurs participants que de trouver des emplois inférieurs.

Nous n’avons rien contre le fait d’associer des processus éducatifs à l’amélioration de la situation économique des gens. Mais nous trouvons inacceptable que l’objectif principal de l’éducation soit de satisfaire la demande de main-d’oeuvre, la séparant de la nécessité de développer l’intégralité des capacités humaines (ce qui permettrait de toute façon aux gens d’intégrer avec succès les processus de production).

La priorité excessive donnée aux mécanismes du marché et la faible pertinence des programmes sont les risques et les défauts les plus manifestes de l’éducation des jeunes et des adultes, du fait que généralement ils ne prennent qu’une part précaire à l’éducation.3 En d’autres termes, ils se soumettent à des pratiques pé dagogiques qui ne répondent pas à leurs besoins, ne satisfont pas leurs intérêts et ne correspondent pas à leurs droits. L’expression «inclusion précaire» signifie que même s’ils sont allés à l’école, les gens perdent leur droit de jouir des avantages de l’éducation.

Résultant de ce qui a été dit ci-dessus, les gens se voient privés de leur droit humain à l’éducation. Ceci va en outre au détriment des contenus spécifiques de l’éducation, car le savoir qui ne repose pas sur le développement d’une personnalité respectueuse des droits humains est un savoir de mauvaise qualité.

La nécessité de développer la responsabilité, la solidarité et le respect interculturels oblige l’éducation à former des personnes qui discernent leur situation et à permettre à tous le monde, sans exception, de développer ses talents et capacités pour créer dans la solidarité une société consciente, perspicace et juste.4

Notes

1 Résumé opérationnel du rapport sur l’état actuel de l’éducation des jeunes et des adultes dans les pays latino-américains. Informations extraites de La Carta, n° 290 – 315, CEAAL.
2 Ibidem.
3 L’expression «inclusion précaire» a été inventée par José de Souza Martins, cité par María Malta Campos dans «Reflexionando sobre la calidad educativa, Campagne latino-américaine pour le droit à l’éducation, Mexique, 2004, p. 162.
4 Dans ce sens-là, voir «Mesa de Educación de Personas Adultas, ALFALIT-CEES, San Salvador, 2004. «Dans la sphère politique, l’éducation est indispensable pour construire une démocratie étayée par l’État social,reposant sur la loi. Éducation à la démocratie, droits humains, paix, tolérance. En un mot: éducation po«litique. De même, la démocratie suppose la production et un accès réel à l’éducation ainsi que le savoir scientifique, artistique et politique pour tous. La construction de la démocratie suppose l’éducation de tous les citoyens. L’éducation est le véhicule privilégié de cette socialisation nécessaire.» Sánchez Angel. «El sentido de la época: sobre globalización y educación en derechos humanos. Dans: «De miradas y mensajes a la educación en derechos humanos. Fundación Ideas, Santiago de Chile, 2004, p. 23.

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