Jorge Aliaga Murillo

À l’ère de l’Internet, on aurait presque tendance à oublier qu’il a existé, dans le passé, un autre média d’une valeur inestimable pour le travail social et la participation, pour traiter de thèmes d’actualité ou comme moyen de divertissement, d’autant qu’il était facilement combinable avec d’autres médias ou d’autres méthodes, et pouvait être géré directement par les personnes concernées: nous parlons de la radio. Ce média est aujourd’hui encore d’une grande utilité, notamment pour les gens qui n’ont toujours pas accès à l’Internet.

La radio pédagogique jouit d’une longue tradition, plus particulièrement en Amérique latine. Car elle a toujours présenté le grand avantage de pouvoir être écoutée de presque tout le monde, surtout dans les communautés villageoises mal équipées en infrastructures, mais qui s’arrangeaient toujours pour se procurer un transistor et des piles, du moins de temps en temps. Aujourd’hui encore, la radio est souvent l’unique source de distraction des populations rurales. On écoute la radio en allant aux champs ou en en revenant, en faisant les travaux ménagers, en prenant ses repas, bref, à tout moment et partout.

Autre avantage non négligeable: l’installation d’une station de radio locale ne demande que des moyens matériels et techniques très modiques. Elle peut coûter moins de mille euros ou dollars.

La radio permet de diffuser des programmes dans les langues natives avec une relative facilité. Elle est donc particulièrement appropriée dans les pays multilingues dans lesquels prévalent une langue dominante et plusieurs langues régionales.

La radio est l’outil idoine pour traiter sur le vif des thèmes d’actualité et d’intérêt local. Pas de processus de production compliqués, pas de recherche, pas de rédaction ni de correction, pas de mise en page, d’impression ou de reliure, ni de distribution. Il suffit de préparer et de rédiger un script. L’insertion d’interviews accentue l’impression que l’information est livrée de manière directe et authentique, et permet de mieux capter l’intérêt et l’attention des auditeurs.

Une station de radio locale n’est pas obligée de diffuser un programme de bonne qualité rédactionnelle tout au long de la journée et sept jours sur sept. Les nombreuses petites radios locales n’ont jamais procédé de la sorte. Il suffit de diffuser un programme de quelques heures, entrecoupé de pas mal de musique, de façon régulière et à heures fixes pour être sûr d’atteindre les auditeurs.

Bon nombre d’expériences ont montré qu’il est très facile de motiver les habitants d’un village ou d’un quartier à exploiter leur propreŸ station de radio. Ils se familiarisent en général très rapidement avec la technique, et les jeunes plus précisément, s’identifient à elle et assument volontiers des fonctions de responsabilité. C’est l’un des éléments essentiels de la cohésion sociale, et par conséquent de la découverte et de l’analyse de leurs propres intérêts.

Les organisations sociales engagées ont constaté que la radio est un bon moyen d’atteindre les groupes marginalisés et de gagner leur confiance. La radio est pour elles un outil de travail qu’elles combinent avec d’autres éléments, par exemple des cahiers thématiques pour relayer les émissions, et surtout avec le travail communautaire qui reprend les contenus transmis par la radio et les cahiers, et qui encourage l’action communautaire. Il s’agit généralement, mais pas toujours, d’organisations non-gouvernementales. En Amérique latine, l’éducation par la radio a souvent été supportée ou financée par les organismes ecclésiastiques. Les programmes publics d’alphabétisation ont également eu recours à la radio dans plusieurs pays.

L’article ci-dessous, consacré à Radio ECORA (Bolivie), brosse un tableau des motifs, des objectifs, des contenus et des méthodes utilisées dans le cadre d’émissions diffusées dans des régions autochtones dont les populations, soumises à une domination culturelle et économique, doivent en tout premier lieu identifier leurs intérêts et les moyens de se défendre. Du fait qu’elle reconnaît et utilise les langues indiennes, la radio encourage la quête de soi des populations indigènes et la découverte de leur propre valeur. L’expérience décrite dans cet article date d’il y a 30 ans déjà, ce qui représente beaucoup dans l’évolution de notre discipline, la formation continue, mais n’ôte toutefois rien à la pertinence de l’approche méthodologique et des objectifs.

L’exemple d’ECORA, auquel a participé et que décrit ici Jorge Aliaga Murillo, montre dans quelle mesure, dans des pays où sévissent de graves conflits, la radio et le travail social qui lui est associé et qui consiste à défendre les intérêts des groupes défavorisés peuvent, voire même doivent – s’opposer au contrôle de l’État. Le fait qu’ECORA n’ait pas pu survivre pendant la dictature bolivienne montre aussi que le programme n’avait aucune chance d’échapper aux conflits engendrés.

La clôture d’ECORA n’a pourtant pas sonné le glas de l’action engagée par la radio. À partir de l’expérience vécue et après avoir peaufiné la méthodologie, des actions similaires bilingues ont été poursuivies, notamment par Radio San Gabriel également appuyée par DVV International. Radio ECORA proprement dit a donné naissance à QhanaŸ, organisation non seulement présente dans la province de La Paz mais aussi dans le reste du pays et même, et c’est ici que le cercle se referme, sur Internet: www.qhana.org.bo.

ECORA – Educación Comunitaria y Radio

Un projet d’éducation communautaire par radio dans l’Altiplano bolivien

Résumé

Dans l’Altiplano bolivien, peuplé de communautés paysannes aymaras, un projet d’éducation communautaire encore inédit dans une conjoncture de dictature militaire a été réalisé. Les succès politico-éducatifs et méthodologiques de cette expérience ont été repris par la suite par un certain nombre d’institutions et d’ONG. Cet article en décrit les principaux aspects, en fait une analyse résumée et tente de la systématiser.

Introduction

Cet exposé est le témoignage de l’un des éducateurs de l’équipe qui a participé au projet réalisé entre mars 1977 et juillet 1980.

L’analyse est à la fois critique et réflexive: il s’agit en effet d’un projet d’éducation communautaire significatif qui s’est inscrit dans le contexte de la dictature militaire et de la transition vers un système démocratique en Bolivie. Nous cherchons à partager ce que nous avons appris des succès éducatifs et méthodologiques, mais aussi des facteurs restrictifs auxquels le projet a été confronté. Il ne s’agit pas d’une évaluation au sens propre du terme, mais plutôt d’un regard rétroactif.

 

 

 

L’Altiplano bolivien
Source: Jorge Aliaga Murillo

 

 

Nous décrirons tout d’abord les principaux éléments du contexte dans lequel s’est développé le projet: système politique national, rôle des ONG, situation des organisations syndicales agricoles.

Nous présenterons, dans ce contexte, le lancement du programme ECORA, l’organisation de l’équipe, le plan et les activités de l’intervention, les méthodologies, les processus et les résultats obtenus. On tentera finalement d’établir un bilan de l’expérience à l’aide des leçons apprises.

Scénarios

Pour mieux comprendre l’évolution du projet jusqu’à sa fermeture, nous donnerons un bref aperçu de sa mise en route et de son déroulement.

En Bolivie, la vie politique se caractérise par une dynamique souvent considérée comme instable: elle est en effet le reflet d’un mécontentement dû à une structure sociale très fragmentée qui se caractérise par une large base sociale indigène et paysanne appauvrie sur laquelle s’appuient les métis et les classes moyennes. Le modèle d’économie extractive basée sur les ressources naturelles ne profite qu’à des groupes et à des élites urbaines associés aux capitaux étrangers, qui contrôlent le pouvoir.

En 1971, un coup d’État militaire de droite a étouffé les tentatives de mobilisation sociale qui étaient en quête d’alternatives politiques, notamment depuis la guerrilla de Che Guevara en 1967.

La dictature militaire présidée par le Colonel Banzer a cherché à s’institutionnaliser à l’aide d’appareils politiques répressifs et de mesures économiques imputables à la dette extérieure.

En même temps, un scénario parallèle était en train de voir le jour au sein des premières ONG boliviennes dans les années 70. Certaines d’entre elles ont commencé à travailler avec les populations rurales pauvres avec l’appui de l’Église catholique, d’autres avec celui de la coopération internationale.

C’est dans ces scénarios que le programme ECORA a vu le jour: en 1976, le ministère de l’Éducation s’était en effet proposé de mettre en oeuvre un ample programme d’éducation rurale – le Projet éducatif de l’Altiplano – axé en majeure partie sur le système scolaire. Sur recommandation des consultants concepteurs du projet en question, un accord a été conclu entre le ministère de l’Éducation et l’Asociación de Educación Radiofónica de Bolivia, ERBOL (Association d’éducation radiophonique de Bolivie), en vertu duquel l’association était chargée du volet d’éducation communautaire au sein des communautés paysannes des trois régions du département de La Paz, à proximité du Lac Titicaca (provinces Los Andes, Omasuyos, Manko Kapac).

ERBOL a mis sur pied une équipe pluridisciplinaire intitulée Programme ECORA (Éducation communautaire et radio), responsable de la planification et de la mise en oeuvre du volet. Le nom du programme signalait d’emblée que l’usage de la radio allait jouer un rôle fondamental dans l’éducation communautaire. Rappelons que les émissions d’ERBOL jouissaient déjà d’une longue expérience en matière de programmes éducatifs en zones rurales, vu que bon nombre d’entre elles avaient été créées pour diffuser des programmes radio d’alphabétisation à la fin des années 60.

Le premier cycle du projet a été consacré à sa conception, mais des contacts ont été pris quasi-simultanément avec les 30 communautés sélectionnées.

Les ressources financières du projet étaient allouées par le ministère de l’Éducation, mais les versements arrivaient parfois en retard pour des raisons bureaucratiques.

Les relations institutionnelles avec le ministère et l’ensemble des projets éducatifs dans l’Altiplano étaient très formelles et instables dans les périodes de tension, parfois plus familières et mieux coordonnées selon les cas. Les communautés concernées par ECORA ne correspondaient pas aux écoles concernées par le projet ministériel, ce qui procurait une relative autonomie dans le travail.

La conception d’ECORA

L’équipe d’ECORA a commencé par concevoir un modèle d’éducation communautaire s’inspirant de l’expérience de certaines ONG. Ce modèle consistait à introduire des innovations dans un environnement de construction collective. Le concept s’inspire implicitement de la pensée de Paulo Freire et des processus participatifs de conscientisation en faveur de la transformation sociale et de la récupération culturelle. C’est autour de ces axes que s’est dessiné le plan de mise en oeuvre directe, laissant une marge d’ouverture et de flexibilité en fonction de ce que donnerait la pratique.

 

Chaîne de radio populair
dans les Andes
patagoniennes
Source: G. Gutiérrez,
EAD Nr. 47, 1996,
p. 297

 

 

La structure institutionnelle est aussi simple que fonctionnelle, et se résume ainsi:

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Les programmes radio

La production radiophonique quotidienne (une heure le matin et une demi-heure le soir), en aymara, a vite acquis de l’audience du fait que les communautés s’identifiaient aux personnages du feuilleton, que les journalistes étaient formés au travail dans le domaine rural, et qu’ils organisaient des interviews avec les dirigeants et les autorités communautaires.

Comme les programmes d’autres institutions de promotion sociale l’avaient déjà montré, les programmes d’ECORA ont vérifié et confirmé l’impact de la radio sur les communautés paysannes, à condition d’être axés sur leurs intérêts et leurs cultures.

Le format des programmes radiophoniques était très varié. Il a démarré sous forme de revue radiophonique, mais le risque de disperser les messages étant trop grand, on a choisi une structure plus simple: résumé des nouvelles nationales et régionales, commentaires sous forme de dialogues. Introduction à un thème central, feuilleton (avec une dose d’humour), questions pour alimenter le débat. Enfin, annonces et invitations aux manifestations. L’émission était entrecoupée de morceaux de musique autochtone de la région.

Les interviews et les reportages sur les communautés de travail servaient de canal direct pour la rétroaction. Ce processus a permis de créer une dynamique de communication très intense.

Des mesures d’audience ont été réalisées afin d’évaluer le degré d’acceptation, la couverture et les souhaits prioritaires des auditeurs. Les résultats des sondages, les indicateurs de réception, les visites au service des auditeurs, les cartes et les enregistrements ont montré que les programmes radio bénéficiaient d’une large audience et que les messages émis étaient très appréciés des communautés.

Le succès des programmes radio peut s’expliquer de la manière suivante:

  • l’usage de la langue maternelle, dans ce cas l’aymara, a constitué un vecteur de communication qui a favorisé le rapprochement et l’entente avec les communautés. En Bolivie, la radio en langues autochtones jouit d’une longue tradition, avec laquelle les programmes radio n’ont pas rompu.
  • Le recours à des formats radiophoniques nouveaux, comme par exemple le journal aymara rural et le feuilleton.
  • Interviews, opinions, approche de revalorisation culturelle.
  • Qualité technique des enregistrements avec des professionnels de la radio.
  • Horaires mieux ajustés à la vie rurale. La location d’émissions radiophoniques présente l’avantage de pouvoir choisir les horaires auxquels l’audience atteint son maximum dans la population cible.

 

 

Chaîne de radio populair dans les Andes patagoniennes
Source: G. Gutiérrez, EAD Nr. 47, 1996, p. 301

 

 

 

En ce qui concerne les difficultés, on mentionnera le temps imposé aux espaces loués (nous n’avions pas notre propre émission): en raison de la demande croissante, on aurait souvent nécessité plus de temps pour diffuser les programmes, mais la programmation stricte de l’émission limitait les horaires à la durée déterminée par le contrat.

La fugacité des messages radiophoniques, bien que ce soit une particularité de ce média: la durée d’émission ne permettait pas de développer suffisamment les contenus; d’où la nécessité de les renforcer et de les compléter par d’autres médias et des activités éducatives en présentiel.

Le travail direct dans les communautés

Les programmes radio nous ont fait gagner la confiance des communautés. Les équipes de terrain ont été mieux accueillies lors des formations, vu que les participant(e)s étaient déjà familiarisés avec les contenus et l’approche thématique. Les thèmes des formations en production agricole avaient un rapport direct avec les problèmes quotidiens des familles paysannes. Contrairement à d’autres projets qui proposaient des techniques axées sur des produits précis, les techniciens d’ECORA dialoguaient avec chaque communauté pour en définir les thèmes et les problèmes génériques spécifiques. Ces thèmes ont été développés tout en intégrant en même temps les aspects sociopolitiques (situation du pays et des paysans dans l’analyse conjoncturelle, connaissance des droits et des lois relatives à ces thèmes). À la fin des formations, des actions et des engagements conjoints étaient définis à partir des thèmes analysés.

Le travail sur le terrain a été facilité par la proximité des équipes aux communautés de travail, grâce aux bureaux régionaux. Les bureaux du programme étaient implantés dans trois villages stratégiques, dans lesquels habitaient également les techniciens chargés du suivi direct et des visites quotidiennes dans les communautés.

À plusieurs reprises, ces bureaux régionaux ont servi de locaux pour des ateliers ou des forums-débats avec les programmes radio, ou de centres de distribution de brochures et de matériels éducatifs.

Les visites permanentes dans les communautés ont permis de nouer des rapports directs avec les autorités et les dirigeants locaux, mais aussi avec les enseignants et les agents de développement d’autres institutions, dans le but de coordonner les tâches de formation, de démonstration et de vulgarisation agricoles.

L’apprentissage présentiel complétait ainsi le travail des autres médias, et viceversa: il permettait en effet de connaître le degré d’acceptation des messages radio et imprimés par les communautés, de même que leurs préoccupations et leurs opinions.

Les équipes de terrain élaboraient un calendrier de visites dans les communautés afin d’organiser des manifestations intercommunautaires, des ateliers, des réunions et des foires éducatives.

Les foires éducatives

Les foires éducatives, ou festivals, étaient des événements qui demandaient une large mobilisation et la participation des communautés: pendant une journée entière en effet, on y réalisait des concours de produits, des démonstrations en agriculture et en élevage, des matches de foot. Lors du repas communautaire, tradition régionale, on distribuait de la nourriture aux participants avant de poursuive les activités.

L’une des attractions de la foire était sans aucun doute les représentations de théâtre populaire. Certains personnages des feuilletons radio avec lesquels les auditeurs étaient familiarisés et auxquels ils s’identifiaient, étaient personnifiés en chair et en os grâce au théâtre. Ces représentations permettaient aux gens de participer directement, car les acteurs (locuteurs, membres de l’équipe et animateurs communautaires) dialoguaient avec le public. La foire se terminait par des représentations des groupes folkloriques des communautés, créant une ambiance de fête et de revalorisation culturelle, des prix étant décernés aux meilleurs groupes qui faisaient revivre la musique et les danses autochtones de la région.

Parallèlement aux activités et aux attractions de la foire, des panneaux exposaient des photographies, des articles, des affiches et des avis ayant trait aux thèmes et aux messages diffusés par la radio et les brochures.

En moyenne, 500 personnes prenaient part à la foire: adultes, jeunes et enfants des communautés environnantes. Étant donné la complexité de l’organisation, il n’était pas possible d’organiser des foires mensuelles, ainsi que l’avaient demandé au début les régions; une seule foire éducative demandait la mobilisation de toute l’équipe pour se consacrer aux activités et aux spectacles divers.

Si l’on fait un bilan critique, il apparaît que, même si ces foires étaient des événements de mobilisation et de participation communautaire, les limites temporelles ne permettaient pas d’optimiser les ressources éducatives; celles-ci se dispersaient tout au long de la journée sous forme d’un menu d’activités très variées captant certes l’attention des gens, mais demandant de grands efforts de la part de l’institution.

Aucune évaluation critique n’a été faite, vu que ce modèle éducatif était encore dans sa phase d’expérimentation. Il aurait fallu concevoir d’autres types de foires, les diversifier ou encore ajouter des éléments nouveaux comme le cinéma ou la vidéo. Le théâtre populaire est resté une activité ponctuelle, vu que l’équipe n’était pas en mesure de former un groupe stable et de produire en permanence des livrets; l’équipe ne pouvait participer aux représentations que tous les trois mois en raison du surplus de travail que demandaient les tâches habituelles de production radiophonique.

L’offre éducative d’ECORA

Comme nous l’avons déjà évoqué dans la première partie de cet article, l’offre éducative d’ECORA était implicitement sous-tendue par la pensée de Paulo Freire et l’éducation populaire, qui peuvent se résumer dans les objectifs suivants:

  • Conscientiser les communautés paysannes pour qu’elles deviennent les protagonistes d’actions de développement communautaire, d’organisation syndicale, de défense de leurs droits, de la restitution du système démocratique, de la revalorisation culturelle.
  • Mobiliser les communautés afin d’améliorer les conditions d’échanges de leurs produits, en améliorant la productivité et en exigeant des prix équitables.
  • Promouvoir la participation de la communauté à des actions diverses axées sur les objectifs fixés.

Pour améliorer l’effectivité des messages et des contenus, on a choisi de combiner et d’intégrer les médias disponibles – mass médias (radio, brochures), minimédias (radiocassettes, tableaux à feuilles mobiles, démonstrations agricoles pratiques) – dans les activités présentielles (ateliers, réunions et assemblées communautaires, foires éducatives).

L’éducation communautaire a été conçue par l’équipe en tant qu’espace ouvert à la créativité et à la participation des populations, le but étant de définir les thèmes correspondant le mieux à leurs besoins productifs, organisationnels et culturels. Les méthodes devaient être de type participatif, flexibles en matière de contenus et axées sur une population cible large (adultes, femmes, jeunes, autorités autochtones, dirigeants syndicaux, enseignants).

Étant donné qu’il s’agissait d’un projet d’éducation non formelle, on s’est abstenu de créer des modèles et des instruments trop structurants et restrictifs, contrairement à d’autres projets d’éducation communautaire qui se réduisaient à des programmes d’éducation formelle (alphabétisation, cours spécialisés) excluant certains secteurs de la communauté.

Création d’un guide thématique, document équivalent à un programme d’enseignement à la fois ample et flexible, avec des thèmes présentant un intérêt pour les communautés et correspondant aux objectifs institutionnels. Développement des thèmes en fonction du calendrier agricole et des fêtes civiles.

Domaine sociopolitique: droits humains, CPE (Constitution politique de l’État), loi sur la réforme agraire, systèmes gouvernementaux. Économie mondiale, dette externe. Formes d’organisation. Structure sociale de la Bolivie.

Production: coûts de production, amélioration de la productivité (variétés de pommes de terre, entretien des semences, semailles et récolte, élevage d’animaux).

Développement des thèmes et des activités présentielles en autocensure, même si nous étions dans une période de passage de la dictature à la démocratie. Période délicate du point de vue politique, du fait que le pouvoir était encore sous contrôle dictatorial.

Néanmoins, en dépit de ces interdictions et grâce aux succès obtenus (rapports avec l’école), l’équipe et ses offres éducatives ont pu être maintenues en place pendant les deux années de fonctionnement du programme.

L’équipe n’a pas utilisé de modèles tout faits; au contraire, les offres ont été conçues à partir de la pratique. L’éducation communautaire est en effet un processus dynamique et participatif, au sein duquel la communauté et l’institution s’engagent dans le champ de l’éducation des adultes non formelle et continue, le but étant de générer une prise de conscience et de promouvoir l’organisation et la mobilisation pour réaliser des actions de transformation sociale et améliorer la qualité de vie des familles paysannes.

Les offres de développement rural

L’approche productive du programme ECORA était basée sur l’économie paysanne, forme de production axée en majeure partie sur l’autoconsommation, encore en vigueur dans la région et dans la majeure partie des communautés paysannes de Bolivie. La logique de ce mode de production a fait apparaître la nécessité d’augmenter l’autogestion dans la chaîne productive pour obtenir des prix équitables. La rationalité de l’économie paysanne impliquait l’amélioration de la productivité pour assurer l’alimentation et les revenus des familles.

L’organisation, la participation et l’autonomisation intégrale de la communauté dans le domaine des activités productives ont constitué les axes centraux de l’offre. Les actions collectives convenues sur la base d’accords et de consensus font partie des traditions de l’organisation paysanne. La participation aux décisions et aux actions productives implique les individus et l’ensemble de la communauté. L’autonomisation, du fait qu’elle associe contenus sociaux et contenus essentiellement techniques, est motivante pour le travail et l’innovation productive.

Dans la région, d’autres projets de développement technique étaient réalisés; leur but consistait à augmenter la production individuelle avec l’usage incontrôlé de pesticides et d’engrais, approche diamétralement opposée à celle d’ECORA. Des crédits leur ont été accordés pour l’achat de machines agricoles, avec des intérêts élevés. Les projets ont été de courte durée: ils se sont soldés par des infrastructures démantelées, des machines cassées et l’obligation de paiement de la dette publique à des organismes internationaux.

Dans l’Altiplano bolivien, les indices de pauvreté des familles paysannes sont élevés en raison des conditions géographiques (altitudes de 4 000 mètres, climat froid et sec); de sorte que l’agriculture et l’élevage sont des activités à haut risque, mais néanmoins les uniques sources de revenus des familles. À ceci s’ajoute le manque de services de base (eau, électricité, éducation, santé). Par contre, la région possède un potentiel organisationnel important pour le mouvement social bolivien, une culture ancestrale avec ses propres rationalités productives (dont certaines ont été détruites pendant la période coloniale, notamment la diversité des étages écologiques); les ressources naturelles sont des potentiels pris en compte dans la conception des processus d’éducation communautaire et de développement.

Méthode de travail: combinaison des médias

En dépit de la réceptivité des programmes radiophoniques et compte tenu des limites de la radio (unidirectionnalité, fugacité des messages, relation impersonnelle), on a jugé utile de les combiner avec d’autres médias, notamment brochures et événements interactifs, ou foires éducatives, décrits plus bas en détail.

 

 

«Magasin» de CD
Source: Jorge Aliaga Murillo

 

 

 

 

Les brochures Arusquipasiwi

Les brochures sont des matériels éducatifs imprimés baptisés Arusquipasiwi, nomaymara qui invite au travail collectif; au début, ces feuillets ont été édités deux fois par mois, puis plus tard une fois par semaine en raison de la demande.

L’objectif était de fixer les principaux contenus des programmes de radio, de sorte que radio et brochures se complétaient mutuellement de par l’information et les thèmes de réflexion abordés. Ces contenus étaient expliqués et développés en profondeur à l’occasion des manifestations présentielles dans le cadre du travail de terrain.

Les contenus et les messages des brochures étaient extraits d’un guide thématique élaboré par l’équipe; c’est une liste similaire à un programme d’enseignement et qui répond aux objectifs institutionnels. Dans ce guide, les thèmes étaient classés par domaines: sociopolitique, organisationnel, socioculturel, économique et productif. À partir des différents domaines, on passait aux thèmes généraux, comme, par exemple, l’organisation au sein de la communauté, les droits, l’agriculture et l’élevage, la santé, la femme paysanne, la culture aymara.

Les thèmes politiques étaient traités avec beaucoup de prudence en raison de la censure officielle.

Il s’agissait d’un guide référentiel flexible; selon la situation, on pouvait y ajouter des thèmes nouveaux, en privilégier certains ou en abandonner d’autres. Les contenus se développaient de manière intégrée, c’est-à-dire en reliant les thèmes entre eux et en cherchant leur application pratique, de façon à éviter de travailler de manière sectorielle.

Les brochures de huit pages étaient de format 17 x 22 cm, très pratiques, avec une présentation très didactique des messages écrits et des dessins. On y a ajouté petit à petit des graphiques et des photos. Durant toute la période de fonctionnement du programme ECORA, 100 numéros ont été produits.

En page de couverture, une présentation du thème principal et un dessin motivant; sur les deux premières pages intérieures, le thème principal (par exemple: la réforme agraire); sur les deux pages suivantes, d’autres aspects de la vie paysanne ayant un rapport avec le thème principal (possession de terres, minifundias et production). La page 5 était dédiée à un résumé hebdomadaire des principales nouvelles nationales. La sixième et la septième page reproduisaient les dessins, les cartes et les nouvelles envoyées par les communautés. La dernière page était consacrée à la santé et à des thèmes divers.

Questionnaires et réponses

Un questionnaire était joint aux brochures, sorte de supplément permettant de répondre de manière individuelle ou collective. Ce feuillet incluait une carte sur des thèmes communaux, par exemple: Décris et dessine les paysages et les ressources naturelles de ta communauté. Les réponses et les cartes, hormis le fait qu’elles constituaient un élément d’évaluation, étaient un exercice de compréhension écrite et de lecture. Les réponses étaient écrites en espagnol, les gens qui ne savaient pas suffisamment écrire pouvaient répondre oralement et se faire enregistrer.

Les questions renforçaient l’information véhiculée par les messages principaux, encourageaient à la réflexion sur les problèmes et à l’application dans la vie pratique. Par exemple: 1. Quelle est la date de promulgation de la loi sur la réforme agraire? 2. Quelles sont les conséquences de la minifundia? 3. Où et comment se procure-t-on les titres de réforme agraire?

La distribution de brochures et la collecte des réponses fonctionnaient régulièrement en dépit des contraintes imposées par les distances et le temps, vu que certaines communautés éloignées ne pouvaient pas rendre leurs réponses à temps.

Ce décalage occasionnait des problèmes au niveau de la révision et de la systématisation des feuilles de réponse, car la production hebdomadaire continuait à distribuer de nouvelles questions. Les programmes radio commentaient les réponses reçues. De nombreux auditeurs demandaient pourquoi leurs réponses n’avaient pas été prises en compte, alors qu’en réalité, elles n’étaient pas parvenues au studio pour les raisons mentionnées plus haut.

Dans de rares cas, les réponses se sont perdues, mais le flux de distribution de brochures et de réception des réponses avait créé sa propre dynamique.

La combinaison des méthodes, la diffusion de programmes de radio, les brochures interactives et le travail communautaire direct ont accéléré les processus d’organisation de la communauté. Certains dirigeants ont été nommés directeurs de leurs régions et sont mêmes parvenus à faire partie de l’organisation paysanne nationale, la Central Unica de Trabajadores Campesinos de Bolivia (CSUTCB, Confédération syndicale unitaire des travailleurs paysans de Bolivie), fondée en 1988 et qui joue un rôle important dans la vie nationale.

La fermeture d’ECORA

Le travail d’ECORA a connu une fin imprévue lors du coup d’État militaire du 17 juillet 1980. Avec le nouveau gouvernement dictatorial, les droits des citoyens n’ont plus été garantis, le couvre-feu a été instauré, et la circulation hors des villes a été restreinte et contrôlée. Dans ces conditions politiques, il a fallu mettre fin à tout travail socio-éducatif dans les communautés paysannes, du moins pendant les premiers mois.

Un noyau de techniciens de l’équipe a travaillé dans la semi-clandestinité pour régulariser la fermeture du programme ECORA. Ils voulaient éviter que l’institution ne tombe sous le contrôle de la dictature, qu’on oblige le personnel à utiliser les médias pour la propagande gouvernementale et que le changement de discours ne sème la confusion parmi les auditeurs. Face à cette éventualité, ils ont accéléré la cessation du contrat entre le ministère de l’Éducation et ERBOL, ce qui a permis d’assurer la sécurité du personnel qui était resté en Bolivie.

Officiellement, le contrat entre ERBOL et le ministère de l’Éducation avait expiré et le Programme ECORA avait cessé de fonctionner.

Cependant, immédiatement après la fermeture, un nouveau programme intitulé Centro QhanaŸ d’éducation populaire a été mis en route (Qhana est un terme aymara qui signifie clartéŸ).

Le nouveau programme a été doté d’un statut différent de celui d’ECORA: QHANA est une société privée à but non lucratif, une ONG indépendante. Il n’a apparemment été possible de retourner dans les communautés de travail qu’après plusieurs mois, après que le climat politique s’est amélioré et que les libertés démocratiques ont été rétablies.

Le Centre Qhana poursuit son travail dans diverses régions du département, il possède sa propre émission de radio et a diversifié son action. Bon nombre de ses activités et de ses méthodes de travail s’inspirent de l’expérience d’ECORA; parfois, il les améliore ou les transforme.

En guise de conclusion

Contrairement à ce que l’on affirme habituellement à propos des impacts éducatifs qui ne se vérifient qu’à long terme, le projet ECORA n’a eu besoin que de deux ans et demi pour obtenir des résultats significatifs:

  • Plan organisationnel: le projet a contribué à la remise en place des organisations syndicales et indigènes aux niveaux communal, régional et même national. Des dirigeants en ont émergé, qui ont participé activement aux processus politiques de restitution du système démocratique. Par la suite, certains d’entre eux sont devenus conseillers municipaux.
  • Plan éducatif: deux ans après la fermeture d’ECORA et grâce à la poursuite du travail assurée par Qhana, un Centre d’autonomisation paysanne autogestionnaire de Corkeamaya a été ouvert, qui forme des dirigeants et des animateurs agricoles.
  • Plan productif: la formation d’animateurs paysans a permis de poursuivre les innovations et les améliorations en matière de production et de commercialisation entreprises par ECORA.
  • Niveau communicatif: la participation de l’audience paysanne à des programmes de radio, mais aussi la production de matériels par les auditeurs, avec l’aide de groupes de jeunes producteurs paysans, sont entre temps devenues une tradition.

Les leçons apprises grâce à ECORA peuvent se résumer de la manière suivante:

Le fait de mettre collectivement sur pied une offre d’éducation communautaire sans restrictions conceptuelles ni méthodologiques, et sans transférer machinalement d’autres modèles, a constitué un facteur positif qui a engendré une dynamique de créativité et d’innovation. La création d’une équipe pluridisciplinaire avec des objectifs communs a facilité la discussion interne et démocratique, dans le cadre d’un dialogue permanent.

L’analyse politique et idéologique ouverte aux courants progressistes (Paulo Freire, Théologie de la libération, pensée marxiste), a enrichi l’offre éducative du programme, même si cela n’apparaissait pas explicitement dans les documents de l’institution.

L’apprentissage permanent de la lecture de la réalité, que ce soit la conjoncture ou le quotidien communautaire, a permis d’intégrer les connaissances acquises par l’équipe sur les besoins et la culture des paysans, d’adapter les contenus et de diffuser des messages plus pertinents.

Le fait d’opter en faveur d’une approche participative et non pas dirigiste, comme l’était la méthode utilisée pendant cette décade par le système politique autoritaire, a encouragé la réceptivité et dynamisé les actions développées dans la communauté.

Le fait d’intégrer et de combiner la radio, le matériel imprimé et l’action rurale – à l’aide d’outils comme les brochures, les manifestations présentielles de masse ou en groupes – avec des thèmes et des contenus socioculturels et productifs, a permis d’obtenir des succès répondant de très près aux objectifs.

L’équipe d’ECORA n’a pas échappé à un certain activisme; des tâches telles la coordination avec les autres institutions ou la participation aux réseaux (encore dans leurs balbutiements à l’époque) l’empêchaient de se livrer plus intensivement à la réflexion et à la systématisation.

C’est enfin grâce au grand engagement personnel des membres de l’équipe en faveur de la transformation de la société bolivienne et de l’amélioration des conditions de vie des paysans, que le programme ECORA a pu à la fois être mis en oeuvre et obtenir les résultats et les succès décrits plus haut.